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La presse spécialisée aéronautique française a du plomb dans l'aile

D’aucuns diront qu’il s’agit d’une autre conséquence de l’augmentation des prix de l’énergie — du gaz notamment, car les imprimeries rotatives fonctionnent la plupart du temps au gaz —, en cette période troublée par le conflit au Moyen-Orient. Mais le mal est certainement bien plus profond… Durant les derniers jours, j’ai appris successivement la disparition d’Icare (SNPL), de Batailles Aériennes (Lela Presse) et d’Air Strike (Cadet Publishing), lui-même tentative de poursuivre autrement l’aventure d’Aérojournal, disparu en 2025.

Icare

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C’est sans nul doute le dernier monument de la presse spécialisée aéronautique française. Cette revue devenue luxueuse, consacrée à l’histoire de l’aviation, principalement française, est née en 1957, portée par le puissant Syndicat National des Pilotes de Ligne (SNPL) et alimentée par tout ce que la littérature comptait d’écrivains sensibles à l’histoire de l’air, ou par tout ce que l’aviation avait engendré de grandes personnalités. En témoignent les plumes qui ont signé dans le numéro 1 de ce titre : Jean Cocteau, Hervé Bazin, Georges Duhamel, André Maurois, Maurice Herzog, Christian Jaque… Et les personnalités dont le nom apparaît dans l’ours : Pierre Clostermann, René Dubois, Max Hymans, Col de Montravel, André Moynet, Mme Maurice Noguès, Cdt Petit, Gal Pouyade, comtesse de Saint-Exupéry… Pour ne citer que les noms les plus connus.

Icare, qui bénéficiait de l’appui du SNPL et de sa puissance, tant politique que financière, avait tout pour devenir un véritable vecteur de vocation aux choses de l’air, pour une population qui avait découvert et compris tout l’intérêt de l’aviation avec son impact sur l’entrée de l’humanité dans une ère nouvelle, comprenant aussi ses revers, comme la possibilité de porter des armes de destruction massive bien loin de ses bases. Cette revue s’est développée aux côtés de l’aviation civile et militaire, en se focalisant de plus en plus sur la mémoire de l’air, au fur et à mesure que les grands hommes qui avaient construit les ailes de France disparaissaient.

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Dernier numéro

La ligne éditoriale qui a fait le succès de cette revue n’a jamais vraiment dévié. Elle s’est imposée comme une référence et se devait de figurer en bonne place dans les bibliothèques de ceux pour qui l’aviation comptait. J’ai eu la chance de travailler, dans les années 90, avec Jean Lasserre, qui pilotait ce magazine alors que la manne des grands anciens enclins à participer à l’aventure éditoriale s’érodait déjà, tout comme le lectorat. Même les pilotes de ligne syndiqués commençaient à ne plus vouloir de la revue. Pourtant le soutien financier du syndicat et l’apport des partenaires publicitaires permettaient au titre de tenir, grâce au travail acharné du rédacteur en chef pour réunir la matière. Ses successeurs durent se battre toujours plus. En ce milieu d’année 2026, Icare s’arrête dans sa 70e année d’existence. Le titre coûte tout simplement trop cher au SNPL.

Air Strike

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Pourquoi placer Air Strike en seconde position alors qu’il s’arrête après seulement deux numéros ? Tout simplement parce que cette revue est l’héritière d’un titre né dans les années 70, diffusé de façon confidentielle et artisanale sous l’impulsion d’un passionné d’histoire de l’aviation française et de maquettisme : Christian-Jacques Ehrengardt. Il s’était très tôt fixé pour objectif de vivre de sa passion, alors qu’il commençait à publier de longs articles, dans les années 60, dans la revue de l’IPMS-France, qui s’appelait encore IPMS-Journal, branche française. Il s’est fait connaître avec les premières monographies d’avions français, comme les Bloch 151/152 ou les Potez 63.

Dans les années 70, il a lancé son propre magazine spécialisé dans l’histoire de l’aviation, Aérojournal. C’était un titre fabriqué avec les moyens du bord, distribué de façon très confidentielle au sein du petit monde des passionnés de maquettes et d’aviation. Après une période de non-parution, pendant laquelle l’auteur s’est consacré à quelques études publiées sous forme de livres et d’articles dans d’autres titres, Aérojournal v.2 a vu le jour dans les années 80, suivant la même formule. Face à la demande croissante, une nouvelle mouture a été lancée et distribuée chez les marchands de journaux.
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Dernier numéro

Quarante-huit numéros de cette v.3 sont parus, avant une reprise par l’éditeur marseillais Caraktère, qui l’a poursuivie jusqu’au n° 107, d’abord avec Christian-Jacques Ehrengardt comme rédacteur en chef, puis avec Yannis Kadari aux commandes après la disparition du fondateur du titre. Face aux difficultés croissantes de la presse spécialisée, Caraktère a été liquidée en 2025. Yannis Kadari a néanmoins tenté de poursuivre l’aventure en créant une nouvelle structure en Suisse, et a repris le concept sous le titre Air Strike. Le titre n’a toutefois pas réussi à retrouver un lectorat suffisant, ce qui l’a condamné à disparaître définitivement après deux numéros.

Batailles Aériennes

Ce titre est né en 1997 chez l’éditeur du magazine Avions, qui se présentait comme spécialiste de l’aviation, avec également le titre Jets, axé sur l’aviation militaire moderne. Batailles Aériennes a bénéficié d’un bon retour d’expérience après la parution de hors-séries d’Avions consacrés à la Seconde Guerre mondiale. Il a été lancé avec une ligne éditoriale centrée sur les grandes batailles aériennes de ce conflit, en apportant au lecteur des documents inédits ainsi que le résultat d’études plus récentes sur ces sujets pointus.

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Dernier numéro

La périodicité trimestrielle était idéale : elle permettait à la rédaction de tenir un bon rythme et au lecteur de retrouver un renouvellement de lecture ni trop rare ni trop fréquent. De nombreux auteurs ont collaboré à ce magazine très spécialisé, qui se distinguait par un sujet unique à chaque numéro, et parfois, par des thèmes déclinés sur plusieurs parutions. La formule s’est toutefois révélée délicate à gérer, certains sujets ayant beaucoup moins d’attrait que d’autres, même pour un lectorat très spécialisé et très passionné. Avec la présence d’un groupe de presse publiant plusieurs magazines, d’une formule Club, la possibilité d’utiliser le magazine pour mettre en avant la librairie spécialisée et générer des ventes croisées, Batailles Aériennes a pu tenir une trentaine d’années. Comme pour les autres titres disparus récemment, le manque de rentabilité a fini par avoir raison du magazine.

Analyse de la situation

Il est nécessaire de prendre un peu de hauteur et de se détacher aussi de nos certitudes, visions et habitudes pour comprendre ces disparitions à répétition. Imaginer que ces arrêts de magazines sont un mal purement français n’est pas exact non plus. Les disparitions de Wings of Fame ou d’Air Enthusiast ont, par exemple, beaucoup marqué le lectorat anglophone il y a quelques années. Beaucoup de titres en langue anglaise peinent aujourd’hui à trouver un véritable équilibre financier, malgré leur diffusion sur un marché beaucoup plus large.

Le succès et la vie d’un titre reposent sur plusieurs piliers :
• l’organisation interne, la stabilité de la structure et son professionnalisme ;
• la capacité éditoriale, avec le pool d’auteurs ;
• les ressources financières liées aux annonceurs et à l’importance du lectorat ;
• la maîtrise des coûts sociaux, d’impression et de distribution.
Dès qu’un de ces piliers s’effondre, c’est le titre qui tombe. Et plusieurs de ces piliers sont liés. Le lectorat se compose d’une part de lecteurs fidèles et fidélisés, qui ne le sont pas uniquement par les sujets abordés, mais aussi par les tarifs ou la qualité proposés par l’éditeur. Ainsi, des lecteurs fidèles d’un magazine le resteront tant que le prix du magazine ne dépassera pas pour eux un seuil psychologique.

Le maintien de l’équilibre entre ces quatre piliers est un exercice d’équilibriste très délicat, et le point vital est l’importance du lectorat, qui rendra le magazine rentable ou non, certaines charges étant fixes et incompressibles, particulièrement en matière de coûts liés à la prépresse. Concevoir un magazine de 64 pages vendu à 1 000 lecteurs coûte autant qu’en concevoir un du même nombre de pages vendu à 50 000. On comprend dès lors que l’érosion du lectorat est la principale cause de disparition de nos magazines spécialisés. L’étude de cette érosion est un sujet à part entière, suivi par de nombreux éditeurs spécialisés. Nous n’entrerons donc pas dans le détail de ce sujet, qui pourrait faire l’objet d’un ouvrage à lui seul. Pour autant, il est aisé de comprendre que la disparition du papier comme support principal de l’information en est un facteur important. La perte d’attractivité de nos sujets de prédilection en est un autre, liée à la disparition du besoin de précision technique et historique.

© Lego


La vision de l’histoire de l’aviation ou des caractéristiques techniques intéresse de moins en moins les générations montantes, dont les besoins sont bien différents. Alors qu’il y a quelques décennies on se souciait de construire un C-47 le plus juste possible, on prend aujourd’hui plaisir à construire un C-47 en Lego® qui ne fait que ressembler à l’original. Alors qu’il y a quelques années, le dièdre ou la position déployée du train d’un Fw 190 étaient des éléments incontournables des caractéristiques de la machine, on se focalise aujourd’hui sur un vieillissement artistique de la maquette, sans plus se préoccuper de son dièdre ni de la position de son train. On le voit avec certains kits de cet avion, encensés par tout le monde alors que ces deux points n’ont pas été traités correctement. Alors qu’il y a quelques années, on se préoccupait de savoir si les D.520 pouvaient lutter contre le Bf 109E, aujourd’hui un adepte de la simulation de vol ira combattre avec son D.520 un Kikka dans les airs, sans se soucier de savoir si ces machines ont pu se croiser un jour…

Épilogue

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Notre presse spécialisée est un des composants du flacon. Sur ce, je vais trinquer à la santé de vous tous, chers lecteurs, avec une bonne bière, tout en me demandant s’il y a vraiment un intérêt à se battre pour revenir à un magazine papier.



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